VOLMIR CORDEIRO : L’ŒIL LA BOUCHE ET LE RESTE

La gourmandise est éclatante. Les yeux s’écarquillent, les bouches restent longtemps ouvertes dans des grimaces qui figent les visages et découvrent des dents voraces. Les bras et les jambes se raidissent et s’écartent comme pour embrasser le monde. La succion est redoutable, semble répondre à un impératif absolu, en prise au centre même du corps, qui en mobilise tous les ressorts physiologiques et imaginaires – absorption furieuse, résolue, à grande échelle – peut être trop volontaire ? Soudain un doute surgit : Est-ce qu’elle active aussi les pores ? Passe-t-elle effectivement par des canaux plus discrets qui éludent le visible ? Le premier geste frontal de Volmir Cordeiro, qui, après avoir frotté énergiquement ses paumes, les apposait sur ses yeux, nous transmettant presque une vague de chaleur apaisante, semblait nous inviter à une expérience synesthésique du regard, à même de favoriser une vision autre. Il s’agissait peut être d’un échauffement et sa démarche pour cette nouvelle création s’en tient davantage à un entrainement mécanique, musculaire.

Une certaine littéralité sous-tend le jeu entre les mots qui circulent parmi les quatre interprètes désormais sur le plateau et leur danse parfois exacerbée. Le protocole s’affirme, immuable. Des notions plus abstraites, comme le vide, introduisent de rares respirations, des pas de côtés poétiques, des propositions inattendues. Malgré l’accumulation consciencieuse, les cartographies physiques et imaginaires peinent à se préciser. Il y va certes de multiples façons de voyager dans le corps, avec ces mots comme embrayeurs, qui s’emparent des articulations, résonnent dans les cavités, explosent dans des sauts angulaires. Les circulations à l’intérieur du groupe amplifient les extensions sémantiques et sensorielles, insinuent un jeu de contaminations et de transformations continuelles. On cherche la finesse des nuances tout en poussant tous les voyants dans le rouge – il y a quelque chose de trop démonstratif, une surcharge dans les présences, que certains pourraient rapprocher d’une esthétique expressionniste, qui interpelle certes, mais finit par nous laisser à extérieur. Malgré plusieurs incursions dans les gradins, l’œil impose son pouvoir de mise à distance.

Marcela Santander est en train d’explorer de manière très appliquée son nombril. Vers quoi pourrait faire signe cet attachement si prégnant à la littéralité ? Les sculptures au réalisme tellement troublant de Ron Mueck viennent à l’esprit. Pourtant elles sont silencieuses, laissent autrement plus de place aux spectateurs, se nourrissent de la proximité qu’elles parviennent à installer. Le fil de ces réflexions qui s’éloignent du plateau malgré l’engagement sans faille des danseurs, est heureusement interrompu par un déraillement du protocole qui arrive enfin avec éclat : furie, urgence imaginaire qui déborde les mots, jouissance indisciplinée de corps morcelés dans leur ardeur libératoire.

Les bouches qui énonçaient des mots sont désormais prises dans une fureur tactile, presque dévoratrice. La séquence assume son côté déjà vu, nous sommes peut-être entrés dans le domaine du reste annoncé par le titre. Les sensations, les affects, les hantises, les références cultes ou les constructions théoriques se bousculent de manière fertile, mutent et se contaminent réciproquement sur un fond de petits bruits des corps qui se frottent, des succions insistantes, des désirs exacerbés en voie d’assouvissement, des appareils digestifs en train de se repaitre. Cet art des transmutations, tortueux, hybride, aux glissements imprévisibles et jubilatoires atteint des sommets – et des abimes  – dans le solo de Calixto Neto et gagnerait à investir de manière plus audacieuse de larges plages temporelles où déployer ses textures mouvantes, quitte à renégocier l’équilibre général de la pièce. Avant que le chant n’éclose de la bouche de son interprète, nous sommes au plus près de « cette chose sans nom, irregardable, souterraine, perdue et irrattrapable » qu’appelle de ses vœux le chorégraphe.

Quand les mots reviennent, ils sont scandés tels des mantras, des louanges ou des incitations. Parfois quelque chose d’insondable se laisse deviner sous les présences survoltées, carnavalesques. Portée par un sur-investissement physique, la nouvelle création de Volmir Cordeiro multiplie les énigmes et propose un objet chorégraphique à l’image de ces œufs que manipulent Isabela Santana et Marcela Santander : tout est dedans, et portant la surface se renferme sur elle-même. 


Crédits photos : Fernanda Tafner, Alain Monot
| Lieu(x) & Co : Centre National de la Danse

Publié le 12/03/2017