Antonija Livingstone & Nadia Lauro : Etudes hérétiques

Bleu. Bleu à la fois intense, léger et lumineux. Bleu qui dissout les frontières entre le plateau et les gradins, bleu qui invite à le gouter, une fois ôtées les chaussures, à travers ses appuis, comme une sensation physique irriguant le corps jusqu’au lâcher prise. Bleu où plonger et se fondre pour mieux accueillir les propositions subtiles d’Antonija Livingstone et Nadia Lauro.

L’imaginaire aquatique, flottant est conforté par la présence d’un groupe mixte de sirènes aux longues perruques délavées et aux torches frontales. Des coquillages, dispersés ça et là dans l'espace accompagnent l'escargot Winnipeg Monbijou. Leurs géométries parfaites réveilleront un peu plus tard des harmonies organiques et musicales. Pour l’instant, une ritournelle obsessive monte en douceur, charriant les bruits d'un orage proche, jusqu’à ce que la pluie battante secoue la verrière du studio à l’étage de la Ménagerie. L’eau du ciel et l’eau marine se rencontrent dans un environnement immersif stimulant la prise de conscience des courants secrets qui véhiculent à même nos corps, subrepticement, quelque chose de la charge discrète de ces Etudes hérétiques.

De Pearce Institute and Contemporary Performance Practice Glasgow School of Art à l'Arsenic à Lausanne, de l’Usine C à Montréal à Montevideo dans le cadre du festival Actoral à Marseille, en passant par humainTROPhumain à Montpellier, le Théâtre Garonne à Toulouse ou encore la Ménagerie de verre dans le cadre des Inaccoutumés, ce projet « d'hospitalité chorégraphique » s’enrichit au fil de ses itérations. Antonija Livingstone et Nadia Lauro n’en sont pas à leur première collaboration. Personnalités fortes de la scène artistique contemporaine, la performeuse et chorégraphe à la puissance de fascination magnétique et la plasticienne et créatrice d’environnements envoutants, haptiques, se retrouvent autour d’un désir d’explorer des manières de voir et d'être ensemble spécifiques, à même d’intensifier la joie, la lucidité, l’intelligence sensorielle, le soin et le partage.

Des lueurs éclairent les visages et dansent sur les murs quand ces grandes feuilles argentées, tout en reflets et miroitements, manipulées avec adresse par les performers, captent les rayons des lampes torches des sept sirènes, silencieux explorateurs sous-marins. Il y va de jeux de transparences, de cadres mouvants, de filtres qui estompent les couleurs dans les profondeurs océaniques. Le basculement de perspectives est radical entre l’horizontalité feutrée de l'espace et la verticalité qui s’y insinue, s’accumule en strates charriant la pression envoutante des fonds de mer. Chaque feuille, de par ses dimensions, exige un engagement total du corps de celui qui la prend en charge, en tant qu’épreuve unique, précieuse, entretenant un face à face essentiel, ouvrant à des circulations et au partage d'un savoir secret. En deçà de la lenteur démonstrative, bavarde, du sacerdoce, nous sommes happés par les rythmes d’une exploration intense, concentrée. La progression patiente, silencieuse du travail de tressage entrepris par un membre de cette société de dandy féministes, rappelant les besaces lourdes de ressources inattendues des théoriciennes des fictions spéculatives, renforce ce sentiment d’un temps distendu, à même d’accueillir dans ses respirations des micro-événements bouleversants.

Le grand coquillage ausculte le sol, déclenche, par ses infimes déplacements, des perturbations magnétiques que répercutent, disséminent, propagent et fixent dans les chairs ces petites caresses des colimaçons de l'oreille que les performers se prodiguent désormais les uns aux autres et aux spectateurs. La pulpe des doigts, la paume toute entière mettent en œuvre, à travers des massages subtils, cette idée du soin, du contact apaisant et fertile, qui infuse les Etudes hérétiques. Il s’agit d’une véritable mise en condition : s’apprêter à recevoir la sonorité parfaite. De subtiles résonances sont tissées entre l’espace architectural, plastique du studio de la Ménagerie de verre et celui, organique et poreux, de l’assemblée de spectateurs et plus loin encore, de chaque corps, jusqu’au niveau moléculaire. La contamination joue des moments de creux, d’attente, avant que l’onde douce ne monte en frisson. Des coquillages cachés dans les gradins agissent en tant qu’émetteurs et relais quand le contact ne se fait pas directement, d’une personne à l’autre. Car la pratique se répand à travers l’assistance : on est en train de recevoir et de donner ces petites caresses au creux de l'oreille alors que la tempête gronde sous la verrière.

Des performeurs font sonner toute une gamme de clochettes de brouillard qui circulent en ronde entre leurs mains dans un rythme de plus en plus frénétique accumulant les persistances binaurales. Les notes se chevauchent, la ritournelle change parfois de sens, vivante, imprévisible. L’énergie monte, foyer d’un débordement possible. Torse nu, deux performers s’adonnent à une danse étrange. Les roulements des muscles engrangent des coordinations fluides, les articulations s’activent avec une souplesse et une précision de grand fauve, l’élan est vital, sauvage, l’amplitude des gestes ouvre la kinésphère et permet de se projeter, d’embrasser l’espace. L’intention du mouvement change imperceptiblement : s’agit-il de pointer du doigt, de dénoncer, de jeter des bouteilles à la mer ou de lancer des cocktails explosifs ?

Nadia Lauro ouvre les portes du studio. La procession des sirènes dissémine dans la Ménagerie de verre ses chants, échos qui remontent de loin, appels, invitations à investir d’autres endroits, à se mettre en déplacement, à s'approcher. Le choix se précise : quitter sa place douillette alors que la tempête continue à gronder ou accompagner de près le devenir indéterminé des performers – limaces, Bernard L'Hermite et autres organismes des profondeurs, au croisement encore indécis des gastéropodes et arthropodes.

Il est beau de sentir, de comprendre qu'un ailleurs est possible, que ça se passe partout, que ça excède la salle de danse. La  puissance discrète des Etudes hérétiques réside dans cette intuition. Un performer nous intime : « Come with me ! »

La métamorphose est inclusive. Le chœur polyphonique installé dans l'atrium de la Ménagerie de verre, entonne des psaumes et des hymnes de joie. Des voix de spectateurs s’y joignent dans des élans bouleversants.

 

Pièce jouée à La Ménagerie de verre, du 1er au 3 décembre 2016, dans le cadre du festival Les Inaccoutumés 


Crédits photos : Benny Nemerofsky Ramsay, Géraldine Perrier-Doron
| Lieu(x) & Co : Ménagerie de Verre

Publié le 20/12/2016