La Ribot : Another Distinguée

Etres insaisissables enveloppés par l'obscurité, grands fauves aux désirs inassouvis qui rodent au plus près des spectateurs dans la nuit du plateau, La Ribot et ses deux compagnons, Juan Loriente et Thami Manekehla, mènent une puissante virée sombre. Another Distinguée charrie quelque chose d’épais, de tranchant, de volontairement insoluble.

La lumière basse efface les contours et les détails, favorise les amas d’énergie. Les décharges s’en trouvent d’autant plus redoutables, elles ont la fulgurance de ces coups de ciseaux qui déchiquettent, arrachent réciproquement les lambeaux des strates successives de tissus transparents enveloppant la peau. Dark Practices, Pièce distinguée n°51, confère sa texture si particulière à cette 5ème série de Pièces distinguées, marquée par une dominante âpre, trouble, qui orchestre un véritable rituel obscure, ponctué par des ruptures de rythme et des métamorphoses. Une dynamique implacable gonfle et s’intensifie, potentialisée par les frémissements des spectateurs en proie à une irrépressible pulsion scopique. Leurs circulations sur le plateau du Grand Studio du Centre Pompidou, qui empruntent parfois à la curiosité vorace des attroupements funestes ou à la panique soudaine des mouvements de foule, s’organisent autour d’un espace impénétrable, couvert de bâches noires informes, sorte de tabernacle qui intrigue et repousse, membrane qui retient à la lisière, se laisse contourner, circonscrit une zone occultée, interdite, porteuse de la promesse d’un dévoilement sans cesse retardé, d’un secret jalousement gardé jusqu’à la fin.

La proximité est menaçante entre la peau et le tranchant des lames. Quelque chose de cannibale, de féroce est à l’œuvre. Les corps s’imbriquent, extensions généreuses, totalement offertes, alternent avec des bonds sauvages, véhicules d’une urgence dévoratrice, signes peut être d’un mystérieux affranchissement. Les remous du magma sonore de Refraction I, No inc se font d’autant plus pressants. La lumière baisse davantage et soudain : silence. L’immobilité tenue, sculpturale, à la fois grave et insolite de la Pièce distinguée n°46, Sirènes, dédoublée en miroir, s’impose. Le motif du coup de ciseaux, ligne de fracture qui traverse, sépare et réunit, entre en résonance par la suite avec les équilibres instables des Pièces distinguées n°47 et n°53, respectivement Sacrifice I et II. Déjà en 2003, Panoramix, rassemblant à la Tate Modern dix années de travail, mettait en exergue le sens du rythme et du montage, que Distinguished Hits, présenté à l’automne 2016 au CND confirmait avec éclat. La dramaturgie d’Another Distinguée procède désormais d’un véritable parcours, à la progression patiente et tenace, inéluctable. Pièce distinguée n°52, Desasosiego installe l’agitation abrupte de Dark Practices, Pièce distinguée n°51 dans une mécanique des corps intriqués plus intimement encore, qui se cherchent, se soupèsent, font parfois durer l’immobilité avant la charge où les codes sensuels et agonistiques se mêlent, amplifient l’interdépendance réciproque et la propension si parlante qu’à ce mouvement primaire à se régénérer. Il y va d’un balancier répétitif, d’un accouplement de forces, nourrissant une tension basse, constante, bien palpable, contagieuse. Les spectateurs sont gagnés par les nappes électriques de Sagittarius A.

L’apaisement final pourrait n’être qu’un leurre. L’énergie semble retomber sous les  couches épaisses de peinture rouge, acide, de la Pièce distinguée n°49, Olivia. L’image qui se précise lentement sous les traits appuyés de ce tableau vivant n’est pourtant pas anodine. Tout en s’interdisant de se restreindre à une seule signification, elle persiste à nous interpeller. 

 

Pièce jouée au Centre Pompidou du 7 au 9 avril 2017.


Crédits photos : Anne Maniglier
| Lieu(x) & Co : Centre Pompidou

Publié le 12/04/2017