Olivia Csiky-Trnka : Paupière train fantôme, interview

Alors que sa plus récente création, Protocole V.A.L.E.N.T.I.N.A., a suscité l'enthousiasme du public et des programmateurs, dans le cadre du festival Sidération, à l'Observatoire de l'espace, et pour aller plus loin dans l'univers de cette jeune metteur en scène et chorégraphe, nous revenons avec Olivia Csiky Trnka sur un travail au long cours, autour des rêves lucides, de la transe et des protocoles hypnotiques, Paupière train fantôme.

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ABLC : Quelle a été la première impulsion aux origines de cette création ?

Olivia Csiky Trnka : Tout est parti d’une recherche sur le rêve lucide. Dans un premier temps, la pièce prend la forme d’une conférence académique, qui se métamorphose en séance d'hypnose qui dégénère. Cette feinte permet de faire entrer les spectateurs dans un état spécifique. Cette relation directe encourage à fermer les yeux et se retourner vers soi-même, recentre, enfin rend plus perméable, et favorise la bascule vers le rêve. Cette conférence permet aussi d'implanter des idées autour des certaines thématiques : les rapports à la sexualité, à la peur, par exemple – de façon à ce qu’elles soient réactivées par la suite. Cette conférence fait également entendre une revendication politique : rêver permet de prendre conscience que nous avons des pulsions terribles, les laisser nous traverser et nous quitter sans en avoir à les subir davantage. Nous pouvons ainsi nous en détacher dans le réel. Le rêve est un outil très puissant de digestion. Rêver est une leçon de liberté.

A partir de ces intuitions, j'ai écrit un projet autour des cauchemars suivant une structure en trois points : conférence – rêves exposés –  transe.

ABLC : Comment le travail sur les rêves s'est-il mis en place?

Olivia Csiky Trnka : J'ai demandé aux performers d'écrire leurs rêves. Tous les rêves racontés durant la pièce leurs appartiennent. Rêver, c’est tout un travail : la mémoire du rêve se muscle également. Déjà au bout de deux semaines de résidence, la différence était évidente. Les songes sont plus nombreux, plus détaillés, et donc plus complexes. Quelque chose m’a frappé tout particulièrement : les rêves des uns et des autres se contaminaient au fil du travail, comme si cette création continuait malgré nous.

Nous avons fait des improvisations à partir de ces songes, en nous questionnant sur les manières de les raconter, à travers les mots, mais surtout, à travers des états physiques. Il s’agissait de dépasser ce rapport policé ou anthropomorphe, moral et idéologique que nous pouvons en avoir. 

Ensuite, nous avons exploré ensemble de manière plus fine les processus du rêve : les ralentissements, les qualités de perception, comment le réel peut vriller au sein d'un rêve. Il était essentiel d’encourager et nourrir ce rapport réflexif qui est celui du rêve lucide. Nous avons beaucoup travaillé en improvisation sur l'autohypnose.

ABLC : Approfondissons cette étape de la collecte des rêves, avec la parole comme première médiation.

Olivia Csiky Trnka : Nous sommes d'abord passés par la parole : se raconter tout simplement des rêves, pour ensuite les mettre en corps. Nous nous sommes fixés des règles : visualiser, dire avec des phrases très simples, factuelles, éviter les adverbes de coordination temporelle. Chacun a trouvé sa manière de raconter en fonction de sa propre personnalité : certains sont très en dehors, d'autres sont complètement dedans. Par exemple, Valérie Liengme voit souvent des parties et des matières que ce soit des corps ou des objets. Ses rêves sont extrêmement plastiques. Il s’agissait de faire toujours attention à rester au plus près de la sensation du rêve : contentement, étonnement, peur… Laisser infuser ces sentiments dans la parole. Garder une certaine plasticité du langage. Faire attention à l'espace, faire des renvois au réel. Garder les noms sans pour autant les expliciter, comme des évidences. Utiliser toujours le présent. Se tenir au plus près du rêve : préserver ses ellipses, ses façons de fragmenter le corps. Choisir et assumer un type d’adresse : à soi, à quelqu'un, à une personne du public, à autre chose, à un autre type d'être, non-humain. Se permettre parfois des mélanges entre le rêve et le réel. Louis Sé par exemple a des rêves où des dilemmes absurdes et quotidiens le rongent.

Bien sûr une certaine légèreté est nécessaire. Le partage de l’intime n’est possible que dans un cadre joyeux où tout est permis. Rêver c’est délicat, car il y a des choses terribles qui s’y passent. Je m’attache à rappeler toujours le foisonnement, le luxe inouï des rêves : cette beauté nous sauve ! A partir du moment où nous en avons conscience, nous pouvons tout nous permettre, tout partager aussi.

ABLC : A quel moment est intervenue l'autohypnose ?

Olivia Csiky Trnka : Au départ il s'agissait d'un outil de travail. Nous avons mis en place un protocole hypnotique qui a imprimé un tournant très performatif aux répétitions. Après un temps d’observation de l’objet générique – cela pouvait être une tâche sur le mur –, il s’agissait de devenir cet objet. Par exemple, si je suis un reflet de lumière, comment est-ce que je perçois le monde et à travers quels organes ? Ensuite il fallait se déplacer avec ces qualités et faire des rencontres : le reflet versus la tâche sur le mur. Cela a donné lieu à des moments d’improvisations très intéressants. Parfois le décalage était énorme entre ce qu’on pouvait percevoir de l’extérieur et ce que les performers s’imaginaient faire. Nous avons beaucoup rit pendant ces répétitions, même si c’est un travail épuisant mentalement et physiquement. Cette facilité de se mettre en hypnose, ce protocole de travail, nous a aidé par la suite. Nous y avons puisé pour arriver à entrer rapidement dans un état second, un état de conscience modifiée pour incarner certaines qualités. Cela reste une plongée intérieure. A regarder patiemment, on y voit le processus que l’interprète est en train de traverser et, en même temps, une chose en train d’advenir, complètement invraisemblable, qui modifie les rapports au réel. L’une de consignes était de s’approprier toutes les possibilités de l’espace, tous les axes, y compris dos au public, y compris les gradins. Dans les rêves, tout change de dimension sans cesse, une vue zénithale peut alterner brusquement avec une longue focale, une vue à 300 km. Il était précieux de garder cette malléabilité de l’espace. Le rapport frontal est uniquement de mise quand les performers racontent, adressent leurs productions nocturnes. Je pense à la manière qu’a Anthony Brorek de nous adresser son rêve de Mamie Nazie pour nous faire plonger, avec lui, dans son bouleversement.

ABLC : Les performers donnent le sentiment d’être toujours sur le fil. Comment garder le sentiment de danger, de vulnérabilité exposée, de perpétuelle prise de risque ?

Olivia Csiky Trnka : Ce travail sur l’autohypnose nous a amenés à quelque chose de très performatif. Personne ne sait exactement ce qui arrivera ensuite, une partie de la construction se fait en temps réel, en interaction avec les autres. Cette tension est difficile à gérer. Les performers doivent être virtuoses pour mobiliser tous les outils, les règles, les protocoles que nous avons mis en place et en même temps, créer quelque chose qui ne soit pas illustratif ou démonstratif. Il s’agit d’instaurer un rapport pratique, physique, renégocié à chaque instant. Les spectateurs les regardent créer et, en même temps, vivre ce qu’ils sont en train de créer. Le danger se diffuse et contamine le public. Il y a également un aspect extrêmement matériel de communication : la langue, le son deviennent physiques. Il s’agit de faire en sorte que tous les éléments aient une source identifiable et créent l’histoire dans l’instant même.

La pièce orchestre un permanent va et vient entre le passé et le futur. Les performers se retrouvent entre, au point de tension ou de rupture de ces dynamiques. Cet état particulier m’intéresse, cette transition raconte quelque chose, transmet un sentiment, une émotion, un rapport physique. Toute action a de la valeur, est digne d’être creusée, épuisée et c’est dans l’épuisement que quelque chose advient. Par exemple, Noémie Griess travaille beaucoup sur la répétition d’un geste ou d’une posture. Or, on en vient à lire dans son parcours toute une aventure.

ABLC : Comment vous gérez la charge émotionnelle des contenus intimes qui sont amenés sur le plateau ?

Olivia Csiky Trnka : L’idée est justement de chercher ces états qui peuvent être violents, secouer intérieurement. Il s’agit d’une véritable gymnastique émotionnelle – à cet endroit, je parlerais de virtuosité. Partager de l’intime est difficile, mais le partage permet aussi de l’apprivoiser, le rend aussi plus docile, du moins pensable. J’encourage les performers à explorer ces sentiments un peu sales, embarrassants, qu’on peut trouver dans certains rêves ou cauchemars – travailler ces matières et y trouver des traductions dans le corps. On pourrait parler d’expiation.

Ensuite, il est bien sûr question de comment les donner en partage, comment les transmettre, quel type de rapport instaurer à soi et aux autres. Exprimer – au sens de sortir de soi – un récit intime permet de s’en détacher, de l’observer, puis de s’en débarrasser ou de le garder précieusement. Cela permet d’ausculter notre intimité sans une grille psychologisante. C’est ainsi que se joue une de ces leçons de liberté.

ABLC : Quel rôle assignez-vous aux spectateurs ? S’agit-il d’un partage, d’une confidence, d’une prise à témoin ? Qu’en est-il d’un certain côté voyeur ?

Olivia Csiky Trnka : Disons que l’intime est quelque chose qui doit traverser, vaincre des résistances pour devenir public – le moment du passage entre le moi et l’extérieur m’intéresse. Il peut y avoir une lutte, un effort, un lâcher prise brutal. L’intime travaille sur cette lutte entre les codes culturels. Mais je situerais le voyeurisme dans le plaisir de regarder ce passage, davantage que du côté de ce qui est réellement montré. C’est ça qui nous contamine. Nous avons tous quelque chose de voyeur. C’est la raison pour laquelle l’idée même de spectacle fonctionne. Ce type de voyeurisme opère même entre les danseurs. Il s’agit de comprendre ce plaisir et en faire quelque chose, non pas le subir, mais l’utiliser, le transformer. C’est à l’endroit de la métamorphose que nous rejoignons les logiques du rêve.

ABLC : Le public qui fait partie de la configuration générale de l’espace et les rapports que vous instaurez avec les spectateurs subissent tout au long de la pièce des fluctuations considérables.

Olivia Csiky Trnka : Le cadre théâtral est agréable, rassurant. Quant à l’adresse qui annihile parfois le quatrième mur, cela tient de la dynamique propre aux rêves : il s’agit de créer un rapport direct, par le toucher, par le regard, toujours de manière très douce et attentionnée. La lumière de Thomas Lourié alimente ce rapport atmosphérique à l’espace. Les lumières sont indépendantes du plateau, mais elles en éclairent soudainement une partie comme un rayon de soleil. Ce puissant contraste intègre le hasard, mais rend compte également d’une iconographie plus classique, celle de la Révélation. Nous jouons de ce que je nomme le minimalisme magique ou comment rendre un espace-temps plus somptueux que ce dont il est fait.

Le fait d’intégrer les spectateurs dans les rêves permet de les rendre davantage actifs, même s’ils gardent leur position assise. Lors de la représentation, deux performers secrets se lèvent l’un après l’autre peu avant la transe. Cela crée encore une bascule : la sensation que le réel et le spectacle ne cessent de s’entremêler. Cette activité m’intéresse, je cherche du côté de l’expérience. Les orientations changent, donc même sans bouger, le public change de registre spatial. Les différents types d’adresse déploient toutes les possibilités qui existent dans chaque spectateur en tant qu’être humain et récepteur. Il s’agit de toucher à divers endroits, à différents niveaux : de la peur basique aux hiérarchies inconscientes… Déployer cette richesse, étirer, ouvrir, déplier les multiples êtres que nous sommes.

D’ailleurs, il est arrivé qu’après la pièce, des spectateurs nous écrivent pour partager leurs rêves ! C’est une sorte d’échange inattendu que je trouve très beau. L’expérience continue au-delà de la salle. Ce travail tisse des liens qui se diffusent dans le réel, tout comme le rêve se diffuse dans le réel. Il s’agit pour moi d’un des premiers rôles de la danse et du théâtre : avoir des conséquences dans le réel – encourager les gens à changer les rapports qu’ils entretiennent avec eux-mêmes et avec les autres. Cette adresse large, diverse, et ce type d’engagement du public, dans un régime de la délicatesse, m’intéressent. De plus, dans cette pièce, il y a une vraie prise en compte des énergies des spectateurs – nous les regardons beaucoup. Toutes ces réactions se diffusent, contribuent à créer une collectivité et cela donne de la valeur à chaque représentation : une expérience qui n’a existé qu’une seule fois dans cette configuration particulière. Un autre soir, cela sera différent car chaque personne avec son corps, sa présence, sa pensée, sa chaleur, ses phéromones, qui est là, participe à cette constellation.

ABLC : La pièce culmine par une transe finale. Quel est son rôle dans cette économie du rêve ?

Olivia Csiky Trnka : La transe amène la fonction cathartique, c’est l’escalade du rêve. Elle permet aussi de réunir des gens. Il y a une sorte de progression : au départ il s’agit des rêves singuliers. Puis de plus en plus, ces rêves se croisent – selon l’image des petites sources qui dévalent la montagne et, au fur et à mesure, grandissent, se croisent, s’absorbent, et finalement c’est un énorme fleuve qui se jette dans la mer avec de gros bouillons. Pour amorcer cette transe, une contamination s’opère petit à petit. Cet état a une véritable consistance physique : nous avons tellement joué avec des affects qui ont trait à la peur, à la culpabilité, à la colère et la haine, à la sexualité, que le corps en est saturé. Il y a une charge palpable qui nourrit cette longue séquence finale. Il s’agit de se vider de tout, se sentir physiquement lavé. C’est chorégraphique, mais pas chorégraphié. Je voulais que chacun danse à sa manière, avec son propre corps – chaque articulation, chaque ligament, les différents muscles, ses spécificités qui deviennent saillantes dans ces moments particuliers – et sa fatigue, sans jamais s’arrêter. Même dans l’épuisement il y a quelque chose qui nous traverse, lié au pulse, au son. Notre musicien, Paul Antioche, réagit en direct à cette communauté sauvage qui s’émancipe. Par goût du jeu, il repousse toujours un peu plus la résistance de ses camarades. Il y va d’un dépassement de soi, qui permet d’ouvrir d’autres facettes. C’est jouissif car il s’agit d’un mouvement partagé. Il y a d’ailleurs un vrai plaisir physique dans l’épuisement – quelque chose de très sensuel, très brutal aussi, l’humain ressort avec la sueur, la bave, la fragilité. Cette violence m’intéresse – comme un tsunami –– qu’est-ce qu’il reste après une telle vague ? Ce qui est important, c’est de transmettre la pulsation de cette transe au public.

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Les fruits des trois semaines de laboratoire, espacées entre l’été 2015 et l’été 2016, ont été présentés à la Terrasse de la Parfumerie, à Genève, en septembre 2015, au Festival Tactactac à l’Espace Saint-Martin, à Lausanne, en octobre 2015 et lors d'une sortie de résidence à l'automne 2016, à Mains d’Oeuvres. Nous attendons avec impatience de nouvelles dates en région parisienne !

Pour plus d'informations sur les projets d'Olivia Csiky Trnka, rendez-vous sur le site de la compagnie Full PETAL Machine.


Crédits photos : N. Dotti, N. Cauderay, G. Madelenat
| Lieu(x) & Co : Mains d'oeuvres

Publié le 28/03/2017