L'autre de l'autre de Fred Pri et Franck Gourdien

Après un premier plan montrant un homme, une femme et un enfant sur une plage qui, suite à un moment de fixité simulée, trahie par la pose hésitante de la petite fille, se mettent à bouger, indiquant quelque chose hors champ, le spectateur est surpris de retrouver son image à l'écran. Le destinataire apparaît comme l'image raccordante, celle qui assure une continuité paradoxale : la mise en scène se raccorde au présent de la projection, dans un contrechamp qui nous fait passer sur un autre plan temporel et spatial.

Cette familiarité spéculaire à laquelle nous confronte ce second plan dans lequel nous nous voyons voir est étrange, relève d'une expérience de l'altérité qui déplace notre regard (souvent nous hésiterons entre le film et la salle, qui est aussi le film). Faire l'expérience de soi-même comme un autre, c'est ce à quoi nous convie ce film par son dispositif (1) : la séance se poursuit par l'apparition d'un dernier spectateur-acteur à l'écran, qui semble d'abord attendre quelque chose, ne pas savoir que faire (« Que fait l'autre ? », se demande-t-il), ébauche quelques gestes comme quelqu'un qui écrit sur une vitre, puis se met à parler, à questionner. Le film s'élabore ensuite à partir de différents témoignages de personnes, toujours placées dans la salle, parfois seules, parfois en « présence » d'une autre, nous racontant une expérience où elles ont dû se situer par rapport à une altérité, souvent par une mise à l'épreuve de l'empathie confrontée à la souffrance. L'essentiel du film se déroule dans cette salle où acteurs et public se confondent, mais d'autres images s'articulent aussi aux récits, interrogeant l'identité du narrateur autant ou plus qu'elles ne l'illustrent du fait de leur ambiguité (des images personnelles d'un des personnages sont par exemple postées sur facebook sous le compte « L'autre de l'autre »). Ces témoignages offrent une variété d'expériences et de manières d'aborder la relation à autrui et à sa propre identité, posant aussi la question de l'identification au niveau de la fiction et de l'image (un romancier et un dessinateur prennent aussi la parole).

Esthétiquement le film adopte une démarche qui relève du trompe-l'oeil, comme nous l'avons déjà vu par la première image. Il n'y a pas de saisie directe et absolue de l'autre, sa poursuite nous engage dans un territoire glissant. Le dispositif de base suit ce parti-pris par l'incrustation des personnes interviewées dans la salle. Ailleurs, dans les séquences où nous quittons l'espace du cinéma, certains éléments du décor se trouveront tout à coup animés : ainsi un tableau sur lequel se mettent à bouger des images de la mer, ou des surimpressions sur la vitre d'une voiture qui simulent des reflets. La salle est à un moment comme noyée sous les flots. Le principe illusionniste de la projection et de l'écran déborde la salle.

L'image du public est elle-même transformée au cours de la séance, de sorte qu'elle ne reste pas confinée dans la fonction d'arrière-plan : parfois les fauteuils restent vides et un seul spectateur en émerge. Un effet de focalisation semblable est accompli par des gros plans, tantôt individuels, tantôt relevant du détail quasiment illisible : nous voyons un regard à peine reconnaissable dans une masse de pixels. Enfin, le générique se déroule sur la même image du public (est-ce la même?), transformée peu à peu, semblant se décomposer au fil du temps, à la fois image « live », vivante, mais projetée vers une fin qui n'a de cesse de l'altérer.

(1) Déjà expérimenté par Fred Périé dans ses installations Est-ce ici ? (2007) et Néguentropie (2007).


| Auteur : Boris Monneau

Publié le 17/11/2016