Cinéma / Parole #15. Olivier Guidoux

Laval Serial ! est né du désir d'Olivier Guidoux de revenir dans la ville où il a passé son adolescence et s'est construit, et plus singulièrement vers certains lieux, doués d'un potentiel cinématographique fort, qui l'ont habité pendant longtemps. Ce sont des espaces qu'il a beaucoup arpentés, à l'image de son personnage, G., perdu dans les dédales de cette ville labyrinthique, dont les rues dessinent à la fois un territoire géographique et un espace mental. Les décors et leur ambiance singulière ont inspiré les différents récits, les ont fait naître. En un sens, ce sont les lieux qui ont écrit les histoires qui s'y déploient, en apportant un environnement sur lequel le réalisateur a pu s'appuyer dans son travail de mise en scène. La dame au portefeuille procède ainsi d'un sentiment romantique suscité par un quartier déterminé de la ville de Laval, où se cotoient plusieurs maisons bourgeoises. Cette importance des décors est du reste exprimée littéralement par l'un des personnages de Laval Serial !, Otto, qui surgit dans la série comme un analyste ou un critique de cinéma et vient redoubler les évidences en mettant des mots sur ce que nous avons sous les yeux.

La numérotation aléatoire des épisodes place Laval Serial ! dans un état de possibilité permanente, qui a été déterminante dans la mise en oeuvre de la série, pensée et écrite comme un objet qui résiste a toute forme d'achèvement. Laval Serial ! ne peut être saisi que par bribes, par éclats. Si la diffusion de l'objet sous la forme d'un bout à bout des sept épisodes projetés est celle qui permet d'en recevoir toute la richesse et toute la complexité, le fait d'avoir initialement pensé le projet pour une carte interactive en ligne a été libérateur du point de vue de l'écriture. La dimension aléatoire de la numérotation des épisodes - eux mêmes en suspens dans un ensemble théoriquement insondable et qui pourrait être parcouru sans fin - permettait d'explorer plusieurs formes et plusieurs tonalités, d'affirmer une hétérogénéité qui était parmi les intentions premières du projet. L'assemblage des épisodes pour une diffusion en salle était comme un pari, reposant sur le pressentiment que cette dimension hasardeuse dans le montage d'ensemble de ces courtes fictions, toutes très écrites et très précises, pouvait recréer, à chaque diffusion, un objet nouveau. Visionner ainsi les sept épisodes dans une continuité permet de mieux sentir la ville, de mieux appréhender son caractère insaisissable, et de mesurer pleinement qu'une cohérence tient cette variété de tons dans une proposition unique.

Il y a une logique, un ordre propre à Laval Serial !, en décalage avec celui de la vie quotidienne, mais qui se déplie avec le même naturel. La série a été écrite avec cette volonté de mettre en scène une réalité a priori banale et sans aspérité particulière, qui glisse légèrement, jusqu'à induire un état de surprise et d'étonnement qui nous gagne sans que nous puissions nous rendre compte de ce qui l'a vraiment provoqué. La manière dont entre en scène la femme des Eglises le montre avec une force particulière. Son apparition n'est préparée par rien, elle surgit littéralement dans le découpage, mais le traitement narratif intègre cette présence comme si elle était parfaitement logique et attendue, ce qui donne d'emblée à son personnage une dimension d'étrangeté que la suite du récit ne fera du reste que confirmer. Tout est anodin et insolite à la fois, dans la mesure où c'est le réel le plus commun qui part à la dérive. D'une certaine manière, chaque histoire construit le personnage de G., qui devient lui-même le composite de toutes ces déambulations mises bout à bout. Lors du tournage de la série, la seule indication de jeu qu'Olivier Guidoux donnait à Anthony Moreau, son comédien, c'était cette nécessité du glissement. 

G. donne le sentiment d'un personnage qui revient sur un terrain connu, après une sorte de défaite, pour renouer des liens avec des choses qui ont compté pour lui et dont il a été coupé. Le fait de terminer, pour cette projection, le bout à bout avec l'épisode Claire, le met en évidence, en apportant une sorte de conclusion à cette longue dérive. Pour Olivier Guidoux, c'est du reste le concept même du projet. En revenant vers cette ville pour y tourner la série, il revient vers son propre passé, qui traverse tous les épisodes d'une manière ou d'une autre. G. est un double, dont il épouse les sentiments et les errances. Le réalisateur qui revient vers un lieu est comme son propre personnage, bloqué dans un espace où il a perdu une part de lui-même et avec lequel une résolution doit être trouvée.

Les personnages qui traversent la série semblent, pour la plupart, organiser directement l'espace où se déploie le récit dont G. va devenir acteur malgré lui. Ce n'est qu'à la fin du dernier épisode, Claire, qu'il semble prendre les choses en main, pour aider à sa manière une personne plus perdue encore qu'il ne l'est lui-même. Le voyage en voiture est quant à lui le seul épisode où G. semble décider directement du trajet qu'il suit, mais c'est finalement, en jetant les clefs du véhicule dans le fleuve, pour faire le constat de son incapacité à sortir de cette ville. C'est une fin un peu tragique, où G. dit, après un témoignage tout personnel, qu'il est la marionnette d'un espace qui le dépasse à bien des égards. Cette idée que G. est prisonnier de la ville est conforté également par la manière dont l'un et l'autre sont filmés. Sans commerces ni circulation, dépeuplé, le territoire qui se donne à voir peut à tout moment être reconduit à l'esprit même de G. Les décors sont des passages, ils permettent de glisser du physique au spirituel de manière efficace et puissante. 

Chaque épisode engage également un rapport spécifique au passé : tantôt souvenir, tantôt résurgence, quand il ne s'agit pas d'un pur déplacement temporel, la série confronte constamment G. a son propre vécu. Cette dimension rejoint l'intention même du projet, qui était de filmer le Laval d'aujourd'hui, mais en y insérant le passé par des opérations de superposition. Dans l'épisode Claire, l'homme au chien et l'ami sont un seul et même personnage, l'un cédant la place à l'autre à la faveur des jappements d'un petit chien. G. passe d'un espace à un autre, d'une dimension temporelle à une autre de manière soudaine et imprévisible, sans s'en étonner d'aucune manière. Il vit les évènements comme dans un rêve, où nous pouvons effectivement nous découvrir nous mêmes dans une chambre d'enfant et l'éprouver comme la chose la plus naturelle du monde.

Le décalage ne se produit pas seulement dans la mise en scène, il travaille aussi la relation du son à l'image. Le côté ordinaire des images et du personnage contraste singulièrement avec le son, quant à lui très épuré, déserté. Ce qui franchit, d'un point de vue sonore, ce sont les pas de G. lui-même, livré dans la solitude de son errance, et qui dans ces moments, semble très proche de nous. Cet traitement signale une dimension de malaise, de danger qui est particulièrement sensible dans Le voyage en voiture, mais qui traverse tous les épisodes.  Nous sommes comme rattrapés par le réel, par l'extériorité de ce personnage qui nous fait face, avec toute sa fragilité. Pour Olivier Guidoux, il était nécessaire de faire cet épisode très intime. Se dissimuler derrière le côté ludique de certains récits eut été une forme de lâcheté. Le voyage en voiture permet au contraire de montrer que nous ne savons jamais à quoi nous en tenir, ni quelle est la teneur réelle de ces situations anodines ou cocasses, au coeur desquelles une sorte de malaise existentiel reste très présent. Dans un autre registre, l'épisode Les églises, qui a été écrit avec pour motivation principale de se mettre en chemin vers ces trois églises, permet à Olivier Guidoux de questionner son rapport au religieux, fait d'admiration et de refus. Le personnage de la femme assume lui-même une parfaite ambivalence, à la fois personnage malin qui cherche à conduire G. vers une forme de paganisme et figure angélique qui l'accompagne vers une expérience de résurrection de son ami retrouvé, ce qui, en produisant une image d'elle très généreuse, permet d'appréhender avec subtilité des questions contemporaines, où l'attirance pour le mystique et le spirituel s'éprouve souvent à l'endroit même de son délaissement et de son abandon.

--
Compte rendu du séminaire Cinéma / Parole du 17 mai 2015.


| Auteur : Rodolphe Olcèse
| Artiste(s) : Olivier Guidoux
| Lieu(x) & Co : Collège des Bernardins

Publié le 17/05/2015