Pour autant qu'un muse... Une promenade de Martine Derain

Pour autant qu'un musée est un film réalisé - déréalisé - par Jean-François Neplaz et Martine Derain, à l'occasion d'une invitation adressée à cette dernière par Hassan Darsi de l'association La Source du Lion à participer à l'exposition Passerelle artistique : étrange paradoxe au Mucem (1), en évoquant un travail qu'elle développe en Méditerranée depuis plusieurs années. Le film se donne ainsi comme une promenade à travers une pratique artistique et un territoire, deux dimensions qui se rencontrent nécessairement quand le souci est là de capter quelque chose de ce qui nous entoure. Ici, ce sont des corps en déambulation dans la ville de Casablanca, des visages, des singularités qui font peuple, à un certain moment, devant l'objectif d'une caméra. Sur une place, quand la nuit enveloppe l'agitation finissante de la ville, Martine Derain évoque des aventures artistiques et humaines passées où elle a mis en place un projet de collage d'affiches d'artistes comme lien tissé entre la ville marocaine et Marseille. Ce lien, le film l'imagine et le continue à travers des images d'archives, filmées à bord d'un bateau nommé Avenir, des archives également d'un journal populaire titrant "Marseille où tout finit" un article autour du fort Saint-Jean, qui abrite l'actuel Mucem, et au pied duquel se trouvait, il y a plusieurs années, le Ministère du travail pour les ouvriers du Maghreb.

La matière plastique du film est plurielle, et sa dimension parlée l'est tout autant. Prises de vues 16mm faites au Maroc, captures vidéos de l'intervention de Martine Derain dans les locaux de l'associaiton La source du lion, archives enfin qui témoignent de l'histoire de migrations dans la seconde moitié du 20e siècles, disent dans leur réunion un état du monde qui est le notre. Le versant vocal du film, pour sa part, fait s'enchevêtrer la parole publique de Martine Derain devant l'auditoire de La Source du Lion, à Casablanca, cette évocation, plus confidentielle dans son mode d'énonciation, livrée à Jean-François Neplaz dans la nuit marocaine, et des voix de travailleurs maghrébins qui racontent à des proches restés au loin leur arrivée à Marseille.

Notre parole, pour être véritablement donnée, doit s'articuler à d'autres que nous avons d'abord reçues et auxquelles elle répond, dans un territoire déterminé depuis et selon lequel elle peut se faire entendre. Pour autant qu'un musée met ainsi en évidence que la parole de l'artiste, à la fois au monde et peuplée, doit être un lieu de rencontres et révéler, en l'incarnant, une croisée des chemins. Le montage l'exprime dans ses modalités visuelles et sonores, notamment dans cette séquence de projection à la Source du Lion, où les silhouettes du public s'impriment et rencontrent plastiquement les visages de vieux ouvriers, filmés lors d'une manifestation au cours de laquelle ils cherchent à faire valoir leur droits.

Que l'hospitalité et l'hostilité, comme l'étymologie le suggère, nous mettent tous deux - selon des possiblités contradictoires - en présence de l'hôte, indique que l'accueil ne peut avoir de caractère définitif, et qu'il ne tient qu'à être recommencé à chaque instant. Il faut insister dans l'accueil sans quoi il perd toute consistance. Cette évidence vit d'être oubliée. Il appartient aux images que nous faisons, aux textes que nous écrivons, aux paroles que nous échangeons, non seulement de nous le rappeler, mais d'être eux-mêmes des modalités de cet accueil, d'ouvrir en lui des prolongements inédits et inouïs, qui nous invitent, à temps et à contre-temps, à le pratiquer, là, ce jour, comme la seule voie qui permette à l'hospitalité de vaincre en nous toute résistance, et à notre intériorité de se laisser ouvrir par cette communauté qui se dessine, sur les plages de la Méditerranée, et que le film, à travers des photogrammes brûlés par une soudaine lumière, laisse entrevoir, le coeur battant.

--
(1) Des artistes dans la cité | Passrelle artistique : Étrange paradoxe, du 20 juin au 27 octobre 2014, au Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée, avec des propositions de Younes Baba-Ali, Yto Barrada, Hassan Darsi, Martine Derain, Mohammed Laouli.


| Auteur : Rodolphe Olcse
| Lieu(x) & Co : La source du lion

Publié le 16/07/2014