Cinéma / Parole #6. X+ et Matteo de Marylène Negro

X+ est un film de commande, demandé à Marylène Negro par Nicole Brenez, à l'occasion de l'inauguration du BAL. Le projet devait s'inscrire dans le cadre d'une exposition autour du thème Anonymes, USA, et c'est Nicole Brenez qui en a fourni le matériau, en proposant de mettre en œuvre un projet à partir de 10 films témoignant des années 60 à 70 aux Etats Unis. X+ a été réalisé selon un dispositif de montage permettant à la fois de travailler la totalité des films dans leur épaisseur et de rentrer dans la singularité de chacun d'entre eux. Dans ce film, comme dans plusieurs autres qui suivront, c'est le montage qui est le moment de réalisation proprement dit.

Dans X+, la question de l'anonymat affleure de manière très particulière. Le film a été travaillé intensément, sur une période assez longue, dans la fréquentation régulière de ces 10 œuvres (9 documentaires et une fiction) trop méconnues. Les personnages qui surgissent sortent en quelque sorte de l'anonymat, en tissant une histoire qui est devenue celle de Marylène Negro elle-même. Les visages qui s'inscrivent à l'écran et que le film fait se rencontrer, au-delà des intentions d'écriture, dans la mesure où les collisions entre les plans sont davantage provoquées par le contexte de réalisation que par une volonté préalable, lui sont devenus extrêmement proches. Ces figures qui traversent le film sont sorties de la foule pour entrer dans la famille de Marylène Negro.

La décision d'utiliser la totalité des films, et de les exploiter dans leur intégralité, est venue au moment de leur découverte. Pour chacun d'entre eux, des passages particulièrement touchants ont été repérés pendant un premier visionnage, puis les dix films ont été superposés sur une table de montage. Les superpositions d'images et les rencontres entre séquences de films différents sont nées de cette opération de repérages et de prélèvements préalables. La plateforme ainsi obtenue permet de sonder les images comme on le ferait d'un terrain géologique, pour découvrir en elles un fond qu'elles ne laissaient pas présager. Certains rapprochements n'auraient pas pu être décidés ou voulus par Marylène Negro, qui en a pris la mesure lorsque le dispositif les a révélés. C'est pourtant dans ces chocs entre plusieurs images, qui peuvent sembler au premier abord troubles ou chaotiques, que le film trouve sa singularité, et qu'il porte proprement la signature de l'artiste.

Les films à partir desquels il opère étant militants, X+ le devient également, par un effet de transmission immédiate des sujets d'un film à l'autre. Le militantisme étant une partie de sa matière première, X+ est un film qui a une dimension politique de manière immanente. Le continuel retour aux prises de parole des protagonistes est accompagné par le montage. Mais cette dimension politique s'exprime surtout dans la texture même des images, dont la superposition rappelle la concomitance de certains évènements : la joie que peut provoquer un concert rencontrant des évènements particulièrement meurtriers. Les images parmi les plus fortes nous envoient bien au-delà du film. Cela donne à X+ sa forme et sa tonalité singulières, et fait que ce colloque d'images, qui sont matière et mémoire ensemble, a directement à voir avec l'histoire, son épaisseur et sa profondeur.

Pour autant, nous pouvons tous projeter quelque chose de nous dans X+, et capter des moments de récits qui nous concernent. La dimension plastique du film lui donne une universalité, et fait qu'il peut parler au-delà de sa circonscription à l'histoire américaine. Comme dans tout montage, la mise en relation entre plusieurs images, eut-elle lieu en dehors de tout contrôle et de tout vouloir dire, engendre des effets de narration. Beaucoup d'histoires se trament et se racontent dans X+, dont le processus de fabrication peut faire songer à Comment j'ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel. Mais ce qu’il y a de particulièrement puissant ici, c'est que l'orchestration des hasards et des collisions laisse franchir un sens. X+ est le premier des films de Marylène Negro à mettre en œuvre un excès, mais qui résulte d'une forme de retrait de l'auteur devant les images manipulées. X+ dessine un chemin de célébration du matériau, à la manière des Histoires du  cinéma de Godard. Ce film nous implique et nous concerne tout en nous plaçant "hors cadre", ce qu'il fait notamment en nous adressant des musiques auxquelles nous pouvons adhérer de manière immédiate et que nous recevons dans l'épreuve d'images particulièrement violentes. Nous ne pouvons alors accueillir ce qui advient qu'à nous laisser questionner nous-mêmes par ces visages qui nous regardent depuis l'écran.

Ceci est vrai également du film Matteo, projeté pour la première fois, et dont il est frappant de voir à quel point il peut entrer en résonance avec X+. La cohérence formelle entre les deux films met en évidence la recherche d'une même expérience, celle de l'accueil d'une image que l'on ne peut pas anticiper et à fortiori filmer soi-même. Matteo a été fait à partir de 60 photographies de visages des personnages masculins de L'Evangile selon Saint Matthieu de Pasolini. Le film de Pasolini défile en accéléré et en négatif à l'arrière plan. Un visage apparaît progressivement, en surimpression, sur un entrelacs de lignes qui expose en quelque sorte les opérations du film, et plus singulièrement des gestes de montage. Les visages ont été cadrés de manière à pouvoir coïncider avec celui de Jésus de Nazareth, qui devient comme le point d'ancrage de ces figures qui se mêlent à lui. 60 images sont ainsi superposées qui dessinent les traits d'un visage au statut indécidable, dont les discrets changements d'expression, à mesure qu'il prend forme à l'écran, sont produits par le déroulé du film de Pasolini en arrière plan.

Matteo ménage par son procédé la possibilité d'une révélation de l'image. Tout est donné, précis, mais ce qui arrive échappe pourtant à toute maîtrise. Le visage, qui procède d'une plasticité tout à fait singulière, entre dessin et photographie, n'avait jamais été vu auparavant. A la fois mouvement et évènement, il apparaît, comme la trace ou l'empreinte d'un invisible.

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Compte rendu du séminaire Cinéma / Parole du 8 juin 2014.


| Auteur : Rodolphe Olcèse
| Artiste(s) : Marylène Negro
| Lieu(x) & Co : Collège des Bernardins

Publié le 10/06/2014