dont la réalité s'impose. Une comédie musicale de Pierre Weiss

Un vaste appartement. Quelques très courts plans d'insert nous mettent en présence de cet espace désert. Un accord de guitare tranche sur un noir, qui va introduire le premier personnage de ce dont la réalité s'impose. Une comédie musicale. Un guitariste, assis sur une chaise, à côté de son ampli, lance des lignes de musique, entre blues et  accords dissonants. La bande sonore du film est créée in situ, et fournit au film une part de son matériau visuel. Rien n'explique la présence de ce musicien, ni celle de la jeune femme au grand manteau, qui va bientôt habiter l'espace avec lui, sans le rencontrer véritablement. Chacun semble être là pour soi, dans sa partie, comme une monade qui ne communique avec rien, mais qui trouve pourtant dans cette configuration la possibilité de voir son expression moduler, ne serait-ce que très légèrement. C'est à tout le moins ce que semble signaler cette ritournelle, que fredonne la jeune femme après avoir demandé "vous avez des projets?", et qui sera reprise par le musicien, provoquant chez elle un déhanché qui met en évidence la singularité de la posture de Gaëlle Obiégly devant la caméra. 

dont la réalité s'impose. Une comédie musicale connecte ces deux personnages selon des séquences de dialogues, d'appels et de réponses entre les textes de la jeune femme et les phrases musicales du jeune homme. La prose dite et écrite par Gaëlle Obiégly, alliage sans équivalent entre une évidence naïve devant la réalité et des questions proprement existentielles, interrogent le sens de toute présence, celle de l'orange qui ne peut devenir qu'à son insu, celle des arbres couchés autour de nous, la notre enfin, à laquelle le texte nous renvoie d'une certaine façon, par ses multiples adresses à un "vous" au statut indécidable. "On ne connaît pas les raisons qui font que tout est là", demande Gaëlle Obiégly, à la manière d'Angelus Silesius dont la rose est sans pourquoi. En s'emparant de cette série de phrases sans liens apparents, qui glissent constamment d'un registre à un autre, le sérieux de leur contenu étant comme interdit par les modalités de leur énonciation, Pierre Weiss cherche moins à produire du sens qu'à accorder deux corps dont la présence, comme toute présence de "ce qui est malgré soi", est un mystère. Le lieu-même où se déploie le film devient ainsi, par le truchement de la caméra, l'instrument de musique qui pourra jouer cette comédie dont la réalité s'impose. Les quelques plans où le guitariste et la jeune femme sont dans le même cadre, abandonnés au temps qui passe, prennent alors une tonalité particulière, celle d'un accord finissant qui continue de sonner quand le musicien suspens son geste.

Le cinéma est un art hospitalier, qui vit de se confronter à des pratiques d'origines et d'horizons divers. dont la réalité s'impose. Une comédie musicale rappelle que le cinéma est un lieu pour la musique et un lieu pour la littérature. Il s'écrit avec des accords de guitare et des phrases dont la vigueur, toute empreinte de poésie, s'affirme d'être prononcée à partir de rien et de n'avoir besoin d'aucune justification extrinsèque. Ce sont des phrases offertes, dans une pure gratuité. et si elles semblent parfois adressées au musicien, que la jeune femme ne regarde jamais, ce n'est pas parce qu'une intention préside à leur envoi, mais pour cette simple raison que le dispositif travaille pleinement. L'un pose la présence de l'autre en l'occultant et inversement. En cela, dont la réalité s'impose est un film de montage, et prend ce moment d'écriture proprement cinématographique pour approfondir le mystère d'être ici qu'il appartient à chacun de retrouver et d'éprouver en soi même.

Comme dans Quel jugement devrais-je craindre ?, Pierre Weiss se saisit d'une courte séquence filmée à la télévision pour donner à son film une direction inédite en introduisant une voix off, que le cinéaste préfère qualifier, au générique, de "voix qui n'aurait pas de corps", manifestant par là que dont la réalité s'impose. Une comédie musicale cherche bien à mettre en relation, en résonance, deux corps, deux manières d'habiter l'espace de l'appartement. Cette voix, prise en charge par Peter Szendy, vient altérer l'équilibre fragile entre ces deux figures que le film met en scène, en proposant une série de termes ou d'expressions évacués d'emblée par un "non", qui exhibe en le refusant leur statut de question ou de problème. Les gestes du musicien et de la jeune femme sont renvoyés à une sorte de vacance finale, et leur corps à une solitude évidente, où les échanges de regards semblent impossibles, qui viendraient briser le grand vide de cette pièce lumineuse par l'éclat probable de leur soudaineté.


| Auteur : Rodolphe Olcèse
| Artiste(s) : Pierre Weiss - Gaëlle Obiégly
| Lieu(x) & Co : Côté court

Publié le 04/06/2014