Si c'est une Île, c'est la Sicile d'Arnold Pasquier

Le film s'ouvre sur une scène de théâtre, ou un plateau de danse, au moment où la compagnie se sépare. Cet instant précieux permet de capter la dispersion en acte d'un groupe d'artistes, et donc de poser le motif même de Si c'est une île, c'est la Sicile, qui peut sonner comme un constat sur notre modernité : un peu partout dans le monde, les artistes disparaissent. Ce geste est aussi une occasion, dans les liminaires même du film, d’affirmer que le cinéma vit de se confronter à des pratiques qui lui sont hétérogènes. Quelque chose prend fin quand le film commence, en lui ouvrant une voie que lui seul à la charge d’explorer.

Mais précisément, que peut le cinéma ? Par le biais du montage notamment, mais pas seulement, le film réunit et unifie dans son mouvement des espaces a priori séparés. Il construit un territoire à partir de plusieurs autres, et élabore un espace intérieur qui peut alors devenir l'expression d’un monde. C'est en tous cas ce que semble chercher à mettre en oeuvre Arnold Pasquier, qui pose en Allemagne, en France et en Italie l'anticipation d'un monde qui voit disparaître les artistes de manière inexplicable.

Ce motif étant posé, Si c'est une île, c'est la Sicile construit un atelier de fabrication qui va devenir sa matière première. Le film s'élabore ainsi comme un édifice qui exposerait ses propres plans sur ses façades. A cet égard, il n'est pas anodin que plusieurs interprètes se réunissent, lors d'une séance d'improvisation, autour d'une carte pour repérer dans un jardin l'endroit le mieux à même d’accueillir leur retraite et où ils pourront organiser leur résistance. "Avec mes poignards / volés à l'ange / je bâtis ma demeure". Cette image très forte, empruntée à la poésie d'Edmond Jabes, trouve ici une résonance particulière. A travers le motif de la résistance, cette séquence ouvre l'espace du film à une dimension de laboratoire qui prépare et rend possible tout projet cinématographique, et que la plupart des réalisateurs cherchent à occulter, contribuant souvent, et bien malgré eux, à cette disparition des artistes dont Arnold Pasquier fait le constat. Là contre, il faut donc rappeler que le cinéma est partout à sa place, mais qu'il doit construire lui-même sa propre résidence. Parce qu'il est un processus, un film doit montrer sa recherche et ses résultats ensemble, ses matériaux aussi bien que les formes auxquelles ils peuvent donner lieu.

Si c'est une île, c'est la Sicile interroge l'espace public par le simple fait qu'il y déploie son dispositif. Mais tout l'enjeu de ce film est de montrer comment s'y trame des préoccupations qui relèvent purement de notre intériorité. Le parc, qui est le cœur même du film, fait se rencontrer, à la faveur d'une leçon d'urbanisme, deux communes séparées, et devient presque le moment de leur étreinte. C’est le lieu même ou peut s'envisager une politique du désir, et où nous pouvons nous soucier de la manière d'étancher notre soif. Plus généralement, dans la mesure où il accueille souvent nos premiers rendez-vous galants, le jardin public est la parfaite conjugaison et le symbole d'un espace commun et intime à la fois. Les nombreux visages du film peuvent y faire corps et une communauté s'y inventer. Le monde que les artistes veulent bâtir est amoureux, les images qu'ils veulent y produire doivent être suscitées par le désir, mais aussi y répondre comme de leur seul horizon véritable. Ce désir qui nous envoie les uns vers les autres et qui fait de nos manques et de notre incomplétude des moments de perfection possibles.

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Le film peut être visionné à cette adresse.


| Auteur : Rodolphe Olcèse
| Artiste(s) : Arnold Pasquier
| Lieu(x) & Co : Côté court

Publié le 02/04/2014