Lifeguard de Benoît Lachambre

Une intensité paisible monte dans le studio de l’Atelier de Paris, investit les corps, fait vibrer l’espace. Rien ne la laissait présager, alors que les spectateurs quittaient leurs chaussures de ville et s’aventuraient sur le tapis de danse. D’entrée de jeu, Benoît Lachambre met en partage les questions qui le travaillent : l’adresse, le mouvement empathique, l’affect, le lien, ce qui chorégraphie. La forme interpersonnelle, diffuse, du syntagme opère déjà un déplacement, alerte les sens, engage vers d’autres manières d’envisager les forces en présence.

Le performeur, reconnu pour une approche de la danse profondément nourrie par des processus somatiques, nous encourage à le toucher. Pression attentionnée mais insistante ou caresse furtive, exercée la paume ouverte ou du bout des doigts, chaque contact ouvre des chemins à parcourir ensemble – chemins pour aller vers l’autre, faire tomber les barrières, quitter sa position distanciée, chemins aussi à l’intérieur du corps à fleur de peau, qui se met à résonner et amplifie l’intention de chaque toucher. Exposé, offert, vulnérable, Benoît Lachambre se tient dans une situation foncièrement instable, qui favorise la relation privilégiée, le pas de deux poreux, ouvert aux autres à chaque instant, l’acuité, l’écoute. Il s’agit de saisir des signaux instinctifs, de suivre et de comprendre les dynamiques du mouvement pour s’y insérer, intervenir, prendre toujours soin et entretenir une danse fragile, toute en oscillations. Le public arrive par vagues. Nous ne sommes pas très nombreux au départ à constituer cette installation vivante et la notion de responsabilité devient terriblement tangible, son poids agit comme un aimant. Les corps s’affirment énergétiques, inscrits dans des échanges subtils. Une troisième entrée massive de visiteurs semble stabiliser le dispositif.

Au premier  abord, le sens du nom de cette proposition, Lifeguard, nous apparaissait à la fois opaque et étrangement de plus en plus à portée de main. Les séries de micro-actions, soumises aux aléas et pourtant nécessaires, augmentent son potentiel d’appropriation dans une lecture littérale. Chacun de nous, d’une certaine manière, ne peut-il pas le devenir, en vainquant ses inhibitions et résistances ? Préparer le terroir pour qu’un tel ressenti puisse se préciser témoigne d’une grande générosité, d’une vision inclusive du geste artistique, mais le travail ne fait que commencer.

Désormais Benoît Lachambre fait sienne, endosse pleinement, au plus proche de la peau, cette vocation de lifeguard – la route est longue et semée d’embuches, une patiente préparation est nécessaire. Une nuance d’humour accompagne la démarche, quand il s’agit de passer littéralement la serpillère pour nettoyer l’espace, chasser les ondes négatives, fluidifier les courants d’énergie. Et ses mouvements ondulatoires, répétés avec insistance, finissent par ravier des résonances lointaines avec Snakeskins, création de 2012. En deçà du prosaïsme assumé de l’instrument ménager, s’affirme subrepticement, sans jamais dire ouvertement son nom, une familiarité avec le balai de sorcières. Après cette danse de la serpillère volante, le manche se glisse entre les strates d’habits, descend le long du dos. Les spasmes qui parcourent le corps et le panache qui accompagne rythmiquement les secousses attisent des images disparates, orphelines, incongrues. Les voix haletantes de ces femmes issues des premières nations de l’Amérique installent durablement le trouble. Benoît Lachambre partage avec nous le rêve des sept loups. Un devenir sorcière est enclenché, sous nos yeux, sous les mains de certains d’entre nous qui activent des points sur la colonne ou sur la nuque du performer, pour aider à ce que la fourrure pousse. Au delà d’une distinction entre les genres, les espèces et les régimes performatifs, le féminin de l’attribut sorcière renvoie au geste spéculatif d’Olivier Marboeuf — dans l’ouvrage dirigé par Anna Colin, Witches, Hunted, Appropriated, Empowered, Queered (2012) — qui marque le déplacement et la mise en échec, l’impossibilité des tentatives de saisie par un pouvoir social de ce qui lui échappe.

Les mains agrippées au bâton de la serpillère qui s’érige comme un axis mundi au cœur d’un espace sans qualités, Benoît Lachambre courtise la transe, avec des rapides mouvements de bassin, sans jamais y plonger complètement, dans un engagement radical, mais toujours inclusif, parfois ludique, qui va chercher les spectateurs dans leurs retranchements. Le corps du performer supporte, entretient des processus de transmission et de conductibilité. Déployée sur des rythmes tribaux ou des harmonies savantes pour piano et cordes, sa force d’interpellation est sidérante. Des topographies mouvantes, aux consonances lointaines, se superposent dans l’espace du studio de danse. Un chant natif s’élève, soutenu par un souffle primaire, appel chamanique intemporel qui remue les trippes. La voix est roque, ample et abrupte, ravive des dislocations immémoriales, fait remonter des affects contenus, persiste dans un effort éprouvant, soulage ensuite, irrigue les chairs et l’imaginaire partagé de par ses modulations subtiles, enclenche des circulations insoupçonnables.

Pièce présentée à l’Atelier de Paris, dans le cadre de JUNE EVENT, les 17 et 18 juin 2016.



Publié le 20/06/2016