Nocturnes de Matthieu Bareyre

Le premier plan découvre, par un lent travelling vertical, des arbres dont les branches sombres se détachent sur fond de nuit, puis une route qui passe devant l'hippodrome de Vincennes. Le champ de course draine une lumière électrique dans ce paysage lunaire, traversé par des voitures qui emportent  dans la nuit leur indifférence. Cette approche, entre peinture de paysage et cinéma documentaire, dit exactement le fil que Nocturnes va s'efforcer de tisser entre deux registres d'images, les unes plastiques, particulièrement belles et travaillées, les autres arrachées au réel, faites autant que possible, dans un environnement qui semble, avec ses chaises en plastique et ses lumières blafardes, être là pour entraver toute possibilité filmique. Et pourtant quelque chose a lieu, précisément du côté du cinéma.

L'entrée dans l'hippodrome se fait d'abord de manière frontale. Les chevaux, qui traversent le cadre en y fixant à peine leur image, glissent progressivement dans un écran de télévision, par une opération esthétique qui nous fait passer dans une machine circulaire où de jeunes joueurs, dont le film va progressivement faire apparaître le caractère de personnage, semblent enfermés : séparés de l'hippodrome par une large fenêtre en verre qui leur donne tout le loisir de suivre la course tout en étant littéralement éloignés d'elle, ils vivent l'épreuve sur le mode de la participation, sinon de la reprise. Nocturnes en effet est construit sur un mouvement de répétition, qui orchestre le retour des mêmes plans, des mêmes cadres, des mêmes gestes, ce qui n'est pas anodin. C'est une manière en effet pour Matthieu Bareyre de faire son film épouser formellement ce qu'il a sous les yeux. Car le champ de courses est un espace ouvert par le retour inlassable d'un seul et unique événement, sur lequel se braque toute attention. Les commencements, texte d'Henri Michaux, auquel Noctunes emprunte sa citation introductive, le dit avec clarté : "Cercles. Désirs de la circularité. Place au tournoiement. Au commencement est la REPETITION". Ici, rien ne se joue qui n'ait déjà eu lieu, et dont nous ne puissions anticiper, accompagner, supporter le surgissement, en le reprenant intérieurement.

C'est le principe même du jeu que d'être en apparence totalement transparent dans son processus et absolument incertain dans son résultat. Qui s'adonne au jeu ne peut l'aborder dans la distance. A la puissance des chevaux, que le film montre assez peu, sinon à travers ce qu'elle suscite chez les joueurs, répond une forme d'incantation et de gestuelle très précises, qui visent à l'impossible, en cherchant à infléchir l'issue d'une course sur laquelle nul ne peut rien une fois qu'elle est lancée. Et ce qui frappe en premier lieu, dans cette mise en scène qu'un groupe semble s'imposer à lui-même, c'est la façon dont chacun s'y implique : corps et âme. Pour participer à ces nocturnes, il faut être entier, se donner au jockey et à la monture sur lesquels il a été parié, épouser leurs gestes et leurs mouvements, le premier étant la cravache, matérialisée par un journal plié qui circule entre plusieurs mains et semble se recevoir sous le signe d'une responsabilité particulière.

Comme une lutte où notre adversaire aura raison de nous si nous faiblissons, le jeu demande de nous que nous nous y engagions sans réserves. Car ce que le joueur met en jeu finalement, c'est sa propre vie. Il n'y a rien d'étonnant à ce que Matthieu Bareyre travaille à recevoir la présence de ces jeunes hommes comme une force qui s'amplifie d'elle-même, une pure énergie à la fois nécessaire et parfaitement irrationnelle. Les quelques contreplongées, qui viennent ponctuer des temps d'attentes, d'ivresse, de calcul et d'échanges — sur ce qu'il en est de jouer en vérité — prennent alors tout leur sens. Ces joueurs sont des visages inscrits dans un récit mythique qui ne donne rien à voir que l'exercice d'une force qui tourne sur elle-même. Tout l'effort de Nocturnes est de nous donner accès, dans ce va et vient entre deux espaces cinématographiques distincts, aux rouages de cette entreprise infernale dont la mécanique est implacable. Régie vidéo, caméras suspendues, opérateurs embarqués dans des véhicules qui vivent la course au rythme des chevaux, tout est réglé au millimètre pour rendre possible le transfert de circularité et nourrir un désir qui, en s'y greffant, veut toucher une forme d'infinité. Quoi faisant le film, plongé dans les lumières qui inondent la piste, pose la question d'un sens qui s'égare, noyé par une situation absurde, mais qui permet pourtant, jusque dans sa perte, de rencontrer et de peindre, par le cinéma, une humanité qui n'a pas renoncé à exalter la vie qui est en elle.


| Auteur : Rodolphe Olcèse

Publié le 06/04/2015