L'art tout contre la machine #9. Frédéric Danos

En 2001, Frédéric Danos commence un documentaire qui n'aboutit pas. Plusieurs pistes sont explorées, qui oscillent entre le documentaire social et le film intimiste, des séquences sont tournées, mais aucune de ces tentatives ne donne lieu à un film à proprement parler. En 2009, Frédéric Danos entreprend de rassembler toutes ces séquences et de les articuler les unes aux autres en racontant les raisons de ces tentatives avortées. Le film qui n'avait pas abouti vient de trouver sa forme : J'ai mis 9 ans à ne pas terminer mêle aux séquences filmées une parole vivante, qui en révèle la part secrète, les défaillances et en énonce l'inachèvement.

En 2016, Frédéric Danos se retrouve confronté à un problème pratique : comment donner à voir ce film singulier à des programmateurs de festival ou de salle de cinéma pour trouver d'éventuelles occasions de le diffuser ? En réfléchissant à la manière de maintenir ce double foyer narratif - l'image d'une part, la parole vivante de l'autre - l'idée surgit de proposer une interface web qui permettrait d'accéder aux séquences vidéos comme sur n'importe quelle plateforme de streaming, mais où les contenus ne pourraient être ouverts qu'au gré d'un échange avec Frédéric Danos. C'est le développement de cette idée qui donne lieu à 9ans.com. Ce qui rend possible la présence du réalisateur, c'est le téléphone, qui préserve la partition en deux sources du récit, l'image d'une part, la voix de l'autre, chacun de ces régimes d'expression passant par un canal qui lui est dédié. 

Concrètement, cette interface permet de réserver une séance, en bloquant un créneau. A la date et à l'heure choisies, le spectateur est appelé par Frédéric Danos, qui va libérer progressivement les séquences vidéos. Les spectateurs sont par ailleurs invités à être seuls pour assister à la séance. Ce principe ne fonctionne en effet que pour une personne à la fois, car il demande une qualité d'écoute et une présence de l'un à l'autre que la consultation collective, qui a été expérimentée de manière sporadique, ne permet pas d'obtenir. 

Lorsque la personne est seule au moment de la séance, le dispositif de la conversation agit instantanément. Le spectateur peut intervenir dans le récit s'il le souhaite, mais il n'y est pas spécialement invité. Il comprend en effet assez vite qu'il y a une trame écrite et qu'il est nécessaire que l'histoire avance. On entend la présence de l'autre et les bruits parasites de son environnement d'existence, ce qui  donne à chaque séance une couleur particulière. On n'est pas dans l'interaction, mais le simple fait de se lever, d'aller chercher quelque chose à la cuisine, etc., agit en retour sur la séance.

Le film raconté au téléphone n'est pas différent de celui qui est proposé en salle. Ce qui est différent, c'est l'adresse. C'est aussi le fait que l'espace dans lequel la parole est dite se donne lui aussi à entendre. La parole devient une opération de montage et même si c'est toujours la même histoire qui se déroule, elle se singularise toujours un peu plus à chaque nouvelle monstration. La séance qui vient s'enrichit des séances passées. La séance présente doit intégrer les accidents éventuels. Il arrive par exemple que Frédéric Danos devienne lui-même spectateur de la situation. La temporalité du quotidien fait que le tempo est altéré par les préoccupations du moment. Aussi, si tout le monde entend la même histoire, tout le monde ne voit pas le même film. 

En 2017, Frédéric Danos a organisé une fin de séance dans une salle de cinéma, le Ciné 104 à Pantin. Tous les spectateurs individuels qui avaient vu le film en ligne ont été conviés à un non-événement : installés dans une salle réservée pour eux, les spectateurs dont les noms avaient été agrafés sur les fauteuils vides étaient invités à voir la lumière se rallumer et à quitter les lieux. Il s'agissait d'expérimenter la question de savoir si le fait d'être ensemble dans une même salle permettait à ces spectateurs isolés de faire un public, un groupe, de vivre une expérience collective. Chacun en effet a son expérience du récit, avec ses secrets et sa part d'intimité. Et il est apparu que les spectateurs de ce public ne parlaient pas spontanément du film qu'ils avaient vu.

Comme tout objet façonné, J'ai mis 9 ans à ne pas terminer se présente comme une série d'actes singuliers, mais ce qui le caractérise, c'est que cette singularité est mise en évidence. Cela participe sans doute de la saveur qu'ont pu avoir les séances proposées, et qui étaient toutes différentes. Si les spectateurs sont tous liés à Frédéric Danos par le jeu du proche d'un proche, et les réservations de séances sont systématiquement l'effet d'une recommandation par un tiers, il y a un phénomène d'élargissement des cercles. Aussi, le rapport d'intimité qu'instaure la séance peut aller d'un membre de la famille au parfait inconnu.

9ans.com redonne corps au spectateur dans un dispositif technique ou d'ordinaire, nous vivons dans l'oubli de notre présence aux autres. Frédéric Danos nous rappelle avec ce projet que nos actions comptent, qu'elles pèsent quand elles co-habitent avec une autre présence. 9ans.com s'organise autour d'une circulation des points de vue, des recherches et des dispositifs. La finalité du projet s'énonce dans la séquence du vidéolab, qui évoque le principe selon lequel il faut pouvoir interrompre le processus de création pour interroger le sens de ce que l'on fait. C'est cette quête du sens qui fabrique l'inachèvement et fixe l'impossibilité de terminer un film toujours en train de s'ouvrir et de dévier.

Une ultime déviation que J'ai mis 9 ans à ne pas terminer pourrait prendre consisterait à trouver un interprète qui pourrait produire le récit à sa place, en s'appuyant sur les souvenirs de ce qu'il a lui-même reçu lors d'une séance préalable. Il pourrait parler pour le réalisateur - "Frédéric Danos dit que" - ou tenir la place même qu'il occupe en se faisant passer pour lui. C'est une autre version du film qui se déploierait alors, mais qui ne serait pas fondamentalement différente, dans son idée, de l'œuvre d'origine dans laquelle elle prendrait fond. Ce serait comme de confier un film à un monteur, qui quoiqu'il fasse, retomberait toujours sur ce que racontent les images. Car si J'ai mis 9 ans à ne pas terminer est encore en cours, c'est malgré tout un objet fini, et chacun doit pouvoir en devenir l'intercesseur. On est dans une quête fluide. S'emparer de cette histoire pourrait également dire quelque chose de la façon d'exister de celui qui la raconte. Le film reposerait sur une autre manière d'être là. C'est en quoi ce ne serait pas tout à fait le même film. Ou alors ce serait le même film, mais dans sa capacité à échapper constamment.

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Compte rendu de la séance du séminaire L'art tout contre la machine du 14 janvier 2018.


| Auteur : Rodolphe Olcèse

Publié le 03/02/2019