Paula Pi : Ecce (H)omo

Le travail sur les archives semble un passage obligé pour plusieurs jeunes chorégraphes de la scène actuelle. Paula Pi s’acquitte avec bonheur de toutes les complexités de l’exercice et signe une création magistralement incarnée, qui laisse frémir toutes les potentialités d’une rencontre sans cesse recommencée. Ecce (H)omo se situe à l’endroit de l’écart et de la métamorphose.

Pourtant le choix de départ, il y a désormais trois ans, n’avait rien d’évident. Interprète de Mary Wigman, Dore Hoyer (1911-1967) fait partie de ces figures marginales qui ne trouvent pas véritablement place dans l’histoire officielle de la danse contemporaine. Sa série, Afectos Humanos, créée en 1962, à contre-courant de la danse abstraite américaine qui s’imposait à l’époque, reste foncièrement attachée au courant expressionniste allemand. Au-delà de son écriture intrinsèque, son anachronisme la rend remarquable. Paula Pi s’en empare, avec l’intuition de la fertilité spéculative de cette faille temporelle, qu’elle creuse en multipliant les points de vue et les allers-retours marqués par différentes étapes d’un processus de transmission hasardeux, non-linéaire. La question de l’interprétation résonne tout particulièrement pour cette jeune artiste dont les débuts se placent sous le signe de la musique classique. La traduction, la fictionnalisation, l’affranchissement de toute prétention à l’authenticité, les problématiques liées au reenactment viennent étayer cette recherche sans pour autant empiéter sur un engagement physique et performatif sans faille.

La pulpe des doigts frémit telle les ailles des papillons dans cette Vanité qui ouvre la voie des Afectos Humanos. L’ancrage a quelque chose de presque douloureux dans le Désir, sans pour autant ternir le jeu du passage rapide d’un état émotionnel à un autre. Les mains se crispent en griffes, les jambes écartées dessinent des angles raides dans le corps sous l’emprise de la Haine. L’Angoisse recouvre le visage et inscrit une pénible oscillation dans le moindre mouvement, finit par plaquer l’interprète au sol, tel un pantin. Paula Pi saisit finement cette grande instabilité émotionnelle qui confère leur texture si particulière à ces danses, explore avec gourmandise les transitions et métamorphoses incongrues qu’elles semblent engendrer.

Ecce (H)omo tresse un double mouvement : la traversée du répertoire s’accompagne d’un processus de révélation, énoncé de manière distincte dès le titre. Outre d’indéniables qualités d’interprétation, la jeune chorégraphe met au service de cette création un véritable processus de devenir qui engage intimement sa propre personne. Paula Pi performe un temporal drag, tel que Pauline Boudry et Renate Lorenz l’ont conceptualisé. Les références se croisent, les histoires se contaminent réciproquement, de Dore Hoyer, qui a voyagé en Amérique de Sud, à la brésilienne qui vient étudier et pratiquer la danse en Europe. Les voix se mêlent, de Martin Nachbar, qui a assuré la transmission d’Afectos Humanos à Paula Pi, au critique de danse et présentateur de l’émission télévisée sur le plateau de laquelle la chorégraphe allemande a exécuté ses danses face caméra. La première personne du singulier devient un lieu d’énonciation incertain, aux croisements multiples. Les codes de genre et les marqueurs de temporalité volent en éclats. Paula Pi s’invente une langue qui emprunte au verlan, registre foncièrement populaire, lié à l’oralité, pour arpenter les différents temps à l’œuvre – celui de la création initiale, de la transmission, de la recherche, des restitutions mouvantes. Outre le maquillage qui vient ombrager telle une barbe le visage fin et galbe de la performeuse, le poids descend vers le bassin qui semble s’élargir, le corps s’épaissit, acquiert une toute autre consistance, le regard se charge d’une nonchalance qui a quelque chose d’allumeur. « Quand je traverse Afectos Humanos il se passe quelque chose », avoue Paula Pi. Elle est désormais prête à faire l’Amour, la dernière danse de la série, que Martin Nachbar se refusait d’amener autrement que par la parole sur scène. Ce petit format parfaitement ciselé dessine une boucle qui se referme sur elle-même, autant du point de vue plastique que spatial. La recherche de Paula Pi, quant à elle, reste résolument ouverte, favorise les circulations et les chemins de traverse.

 

Pièce jouée du 21 au 23 mars 2017 au CND


Crédits photos : Pauline Brun, Marc Coudrais
| Lieu(x) & Co : Centre National de la Danse

Publié le 02/04/2017