Marco Berrettini : iFeel4

Les ingrédients sont très forts. Chacun risquerait d’induire une orientation univoque, pourtant Marco Berrettini réussit à merveille sa mixture. La nouvelle création, dernier opus de la série iFeel procède d'une ambiguïté troublante, subversive, accueille les contradictions patentes, multiplie les niveaux de réception et les strates d’affects.

Dans la continuité immédiate d’iFeel3, pièce très ambitieuse créée en 2016, qui convoquait de manière explicite des sujets complexes, lourds de sens, ayant trait à la marche du monde et aux choix qui se présentent à chacun de nous en tant qu’individus dotés de libre arbitre et membres d’une communauté, le chorégraphe affine ses questionnements, les rend d’autant plus aigus, acerbes, efficaces qu’ils sont repris dans une forme à la fois plus directe et plus enveloppante. Engagement du corps dansant qui frôle la performance physique, participation sans faille d’une multitude de petits collaborateurs, boucles envoutantes de Samuel Pajand, tout est mis au service d’un travail qui s’adresse avant tout aux affects, assumant pleinement le jeu de mots du titre, iFeel4.

L’entrée dans le Grand Studio du CND se fait par les entrailles du bâtiment. Les spectateurs sont invités à prendre place directement sur le plateau. Deux parois translucides, filtrant les différentes nuances et intensités de la lumière comme autant d’états émotionnels, ajoutent une composante minimaliste et pourtant presqu’organique à la configuration de l’espace. Musique et danse surplombent l’assemblée, mais leurs estrades respectives, se faisant face, sont volontairement bancales. Une note de piano installe le mouvement : la rotation part du bassin avant de gagner différents niveaux du corps pris dans une lente révolution autour de son axe. Les boucles envoutantes qui conféraient tout son pouvoir de fascination au duo iFeel2, se recentrent désormais autour du seul chorégraphe et performer. Marco Berrettini semble tirer des cordages invisibles, relier des points éloignés de l’espace à ce centre névralgique qui transforme la concentration palpable des regards des spectateurs en énergie qu’il accumule et augmente patiemment, pour ensuite la remettre en partage. Si les postures du gogo dancer, du virtuose ou encore du gourou affleurent par moments, quelque chose de plus complexe, mystérieux, organique s’installe dans la durée – un échange nécessaire, essentiel, dont le danseur devient l’accélérateur. Le don de soi, l’épuisement, l’ascèse du geste sans cesse recommencé, suscitent des échos secrets parmi les membres de l’assistance, qui se retrouvent subrepticement touchés, déplacés de leur position spectatoriale, impliqués dans une respiration plus vaste. L’espace-temps se dilate par instants, saturé d’affects indicibles. Peut être sous l’emprise directe des harmonies de Summer Music, construites au piano par Samuel Pajand, pourrait-on oser le mot amour ? En tout cas, un environnement est créé qui a trait au registre du care – terme anglais désignant un complexe de soin, d’attention partagée, de préoccupation réciproque, ainsi qu’une certaine éthique des relations sous-tendue par la conscience d’affecter et d'être affecté. 

La performance se joue sur un fil entre le voyage cosmique et des abimes d’ennui. Des tourbillons d’énergie saturent le Grand Studio du CND quand une première voix se lève : fragile et cristalline, elle crée l’événement. Bientôt d’autres la rejoignent et le paysage sonore acquiert une consistance plurielle, mouvante, inattendue. Les petits membres du Conservatoire à rayonnement régional d’Aubervilliers – La Courneuve forment un peuple de "snakes, humans, vegetals, anthropomorphic, ghosts, crtptids, demons, shadow people, fairies, angels… and more", comme le chantera plus tard Samuel Pajand, génération spontanée qui pousse par le milieu et dissémine le mouvement sur le plateau.

Il n’est pas anodin que leur première intervention soit la partition chorale "Do You Hear the People Sing ?"  de la comédie musicale Les Misérables. Il y a quelque chose d’exaltant et de profondément politique dans ce choix de donner à la colère du peuple des timbres enfantins et, en même temps, de l'inscrire dans un genre qui relève du show-biz. Marco Berrettini place ces ambiguïtés au cœur de son projet. La présence des enfants est un ressort dramaturgique de tout premier ordre dans iFeel4 et le chorégraphe met à son service le réflexe inconditionnel qui fait que cette présence suscite directement l’affect. De Carl Gustav Jung à Rainer Maria Rilke, en passant par des arrangements musicaux à partir des dialogues d’un film de Spike Jonze, les enjeux conceptuels ou idéologiques véhiculés par les chansons risquent d’échapper aux jeunes interprètes et pourtant ils les portent avec un engagement sans faille. La machine à produire des sentiments tourne désormais à plein régime. La structure ou l’anatomie même du bâtiment qui l’accueille en est ébranlée. Surcharge émotive, symptôme somatique, selon une grille de lecture qu’un plasticien comme Pierre Huyghe imposait récemment à l’architecture brute du Palais de Tokyo, perturbation atmosphérique ou simple clin d’œil au dancer in the rain hollywoodien, une averse de pluie rafraichit le performer toujours dévoué à ses boucles hypnotiques. Marco Berrettini nous propose à la fois une expérience, dont son épuisement physique et la sincérité des enfants sont les marqueurs d’authenticité, et, en même temps, s’emploie à exposer les mécanismes qui, à l’heure où les émotions étendent leur emprise sur tous les champs de la vie collective, rendent cette expérience si efficace, incontestable. L’usage des masques aux effigies de ces émoticons qui ont envahi les réseaux sociaux, pour permettre, soit disant, aux utilisateurs de mieux s’exprimer, et font le pain béni des profileurs et du marketing big data, fonctionne comme un signal d’alarme. Si l’effet est dans un premier temps cocasse, ludique, rassurant et caricatural, il ne tarde pas à mettre à jour ce penchant de plus en plus généralisé de la société actuelle à ce que tout soit immédiatement lisible et inscriptible dans une case, injonction qui passe en force et écrase toute la richesse des nuances indicibles à même d’habiter un visage, en l’occurrence, pour ces jeunes enfants, le trac tenace, la fierté ou la bravade, le plaisir non-dissimulé et beaucoup plus encore, tout ce qui fait la beauté d’un être humain en devenir. iFeel4 traite avec malice du pouvoir explosif des émotions, agit dans la durée telle une bombe à retardement.

Pièce jouée du 15 au 17 mars 2017 au CND


Crédits photos : MELK PROD
| Lieu(x) & Co : Centre National de la Danse

Publié le 22/03/2017