Gaëlle Bourges : Lascaux

Remontant à rebrousse poil l’histoire de l’art et des représentations, toujours prête à démasquer les discours dominants qui persistent et finissent par s’imposer au sens commun, attentive au frémissement silencieux, mutin, de la présence des femmes dans cet univers encore largement soumis à la pulsion scopique masculine, Gaëlle Bourges bâtit une œuvre salutaire dans le paysage chorégraphique hexagonal. Minority Studies, développements récents des théories du genre, références savantes à des peintures qui continuent de peupler l’imaginaire contemporain trouvent sur le plateau des formes toujours justes, empreintes d’humour, terriblement incarnées, subversives. Après une exploration fondatrice de la période classique, de la Vénus à son miroir de Velasquez à l’Olympia de Manet, en passant par Le Verrou de Fragonard, qu’elle mettait en tension avec des témoignages glaçants, actuels, de travailleuses du sexe dans la série Vider Vénus (2009 – 2013), Gaëlle Bourges élargit le champ de ses recherches avec A mon seul désir (2014), création inspirée de la série de six panneaux de La Dame à la licorne, tapisserie des débuts de la Renaissance française, conservée au Musée national du Moyen Age de l’hôtel de Cluny à Paris.

Lascaux (2015) va encore plus loin, remonte le temps vers ce que certains considèrent comme les origines de l’art, embrasse une vertigineuse amplitude imaginaire. La chorégraphe reste pour autant fidèle à ses manières de faire : elle vise l’essentiel, aborde le sujet avec une simplicité finement étudiée, avec une pincée d’irrévérence. L’axe du regard, sa conjonction avec l’imaginaire, est à nouveau le fil conducteur de la création. Après avoir patiemment exploré ses codes sociaux genrés, l’artiste prend désormais comme point d’entrée, ses conditions même de possibilité. « L’obscurité n’est pas un concept privatif », il s’agit de voir à travers, de prendre le temps pour le faire. Tout un savoir dramaturgique, basé sur des judicieuses intuitions sensorielles, est déployé pour laisser apparaître les images pariétales. L’entrée du public se fait dans le noir. Les lueurs de quelques lampes de poche aident les spectateurs à se placer, avec une étrange tendance à se serrer les uns contre les autres. Déjà une modification subreptice de la proxémie est à l’œuvre. Gaëlle Bourges organise astucieusement les conditions d’une vision collective. « L’art pariétal utilise les accidents de la roche ». Cette simple précision rend palpables les fissures, les concrétions, les aspérités des murs. Le toucher est prêt à prendre le pas sur la vue. La maladie verte, avec ses colonies d’algues proliférant sur les parois, la maladie blanche, et son voile de calcite qui se dépose sur les peintures, les moisissures et leur duvet blanc de filaments qui contamine irrémédiablement les cavités souterraines, les tâches noires, se nourrissant des restes organiques des traitements antérieurs, sont autant de filtres qui obstruent le regard. Tous ces accidents organiques dus à une exploitation irresponsable et aux excès du tourisme de masse, ont fait que la grotte fut interdite d’accès. Pénétrer Lascaux tient désormais du sacerdoce. Le large public doit se contenter d’une série de réplica dans l’immédiate proximité du site, agrémentée d’une exposition itinérante. Son écosystème une fois de plus renfermé sur lui-même, la grotte redevient une véritable poche d’imaginaire. La chorégraphe parvient à nous y amener par des voies détournées, qui font l’économie des reproductions naturalistes. La salle à la blancheur d’accoutumée si crue de la Ménagerie de verre est toujours plongée dans l’obscurité. Toute une tribu de lucioles organise mystérieusement sa danse. L’écart est redoutable entre la Dordogne et les Appalaches américains, décor de ce road-movie aux aventures assez sanglantes qu’une voix neutre laisse filtrer dans l’atmosphère. L’adolescence et son regard à la fois fiévreux et cru sur le monde pourrait constituer un point de rapprochement. A chacun de faire son cinéma. Gaëlle Bourges nous invite à nous approprier ces images latentes. Sans dire son nom, cette amorce est un formidable exercice pour éveiller nos sens, muscler notre imaginaire et nous rendre pleinement actifs dans la production des visions à venir.

Nous sommes désormais dans les étages souterrains. La salle rectangulaire de la Ménagerie de verre acquiert des géométries variables. Les parois semblent s’approcher ou s’éloigner au gré des jeux d’ombres d’une lanterne magique enveloppante, aux foyers multiples. Des antilopes, des cerfs, des chevaux, un grand taureau emblématique se lancent en cavalcades hallucinées sur les murs. Un bref instant nous apercevons la Licorne : effectivement elle trône dès l’entrée de la Rotonde à Lascaux, en position première, elle semble pousser vers le fond de la galerie les animaux de cette paroi. Elément central d’un bestiaire fantastique, elle assure peut être la liaison de cette création avec la pièce antérieure de la chorégraphe ?

L’effet choral est à la fois prodigieux – qui multiplie les déplacements, les apparitions et disparitions, les jeux sur des rapports d’échelle – et d’une simplicité déconcertante. Le temps s’étire. Gaëlle Bourges nous prend à témoins de la fabrication des images au sein desquelles nous sommes plongés. Les yeux s’habituent, on distingue les originaux – des rudimentaires jouets en plastique – ainsi que les masses sombres, rampantes, indifférenciées, qui les manipulent. L’intuition plastique est salutaire : tout se passe à vue et pourtant le résultat est terriblement efficace, il nous ramène à l’enfance de l’art, dans une ritournelle fantasmatique des formes et des mouvements. Nous nous surprenons à reconnaitre, sans jamais les avoir vus en vrai : le panneau de l’ours, le cheval polychrome acéphale, le panneau des vaches rouges, la frise des petits chevaux, la vache sur le point de tomber, l’auroch, massif et imposant, le cerf noir dans un nuage de poussière rouge, les bois vers l’arrière, surpris dans un brame dont les échos traversent les âges géologiques, le bison rouge, figure singulièrement amplifiée par le volume de la paroi, la frise des cerfs qui nagent, les bisons adossés… L’espace bas, sous les poutres en acier de la Ménagerie de verre devient flottant, augmenté d’une redoutable extension imaginaire.

Autour du foyer central, des silhouettes affublées de masques de cervidés sont désormais en train de danser. Les pieds nus martèlent sur la dalle de béton des pas intemporels, avant que le rythme ne s’accélère, en mue vers des pulsations électro débridées. Sur les parois laiteuses, les ombres se mélangent, comme une annonce prématurée de la lumière de l’aube. Des murs en carton s’écartent, l’effet de surprise est garanti : sous les couleurs acides d’un club de nuit aux fréquentations douteuses, la scène mythique de l’Homme Oiseau, dans le Puits s’ouvrant au fond de l’Abside de Lascaux vers le réseau inférieur, n’a de cesse de recommencer. 

Les écrans constituant le foyer central continuent à diffuser leur glissement en boucles, fantasmes impuissants de la pénétration des strates souterraines et de l’ouverture du corps. Gaëlle Bourges réussit son pari : « dépasser Bataille, créer des nouvelles images ». La lumière monte doucement, dévoilant des accessoires pauvres, des boites en carton, des jouets pour enfants, mais surtout la proximité des spectateurs venus en grand nombre, qui rognent l’espace de jeu et créent une sorte de communauté éphémère. Nous étions tous réunis ce soir-là pour nous raconter des histoires.

 

Pièce présentée du 1er au 3 décembre 2015, dans le cadre du festival Les Inaccoutumés

 


Crédits photos : Pepita Wald, Agnès Butet, Danielle Voirin
| Lieu(x) & Co : Ménagerie de Verre

Publié le 05/01/2016