Tout est affaire de décor de Pierre Ardouvin

Dans la lumière cruelle du jour filtrant dans le hall du MAC/VAL, de lourds canapés fatigués, décrépis, aux ressorts qui menacent de déchirer les tissus rongés jusqu’à la trame, font leur manège sur les accords des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi. Leur lente révolution permet d’embrasser d’un regard circulaire quelques éléments épars, artificiels et domestiqués, d’un paysage générique. Ainsi le Soleil couchant (2005), tout en néon et plexiglas, ou encore le Ruisseau (2005), qui avec ses rochers en plastique et sa pompe au bord de l’épuisement, entraine l’eau dans un circuit fermé.

Intérieur/extérieur, tropes de la nature sauvage et éléments décoratifs, culture savante et culture populaire, regardeur regardé – les tensions à l’œuvre dans le travail de Pierre Ardouvin s’exposent l’air de rien, sans crier gare, avant même que le visiteur n’écarte les amples pans de velours noir qui ménagent un sas de décompression dans le couloir conduisant vers la salle d’exposition. L’artiste négocie admirablement la transition. Le changement d’atmosphère s’annonce radical. Les yeux commencent à s’habituer à l’obscurité environnante. Des scintillements discrets envahissent le champ de vision comme autant de persistances rétiniennes et, un instant plus tard, il faudra se rendre, un brin émerveillé, à l’évidence : les parois de l’espace où nous pénétrons sont revêtues d’un matériau dont le noir pailleté absorbe avidement la lumière et les sons. Les pas s’enfoncent presque dans le sol et cette sensation feutrée, de flottement hypnotique, entretient une tension non résolue, fertile, avec la dimension minérale de cet antre.

Grotte d’Ali Baba abritant secrètement des trésors en pacotille du monde consumériste pavillonnaire, pays des merveilles d’une Alice en plein désœuvrement, l’exposition de Pierre Ardouvin se déploie dans un espace vaste, poreux, dépourvu de cloisons et autres cymaises, activé au gré des rythmes des plus inattendus. Le white cube du MAC/VAL a muté dans une boite noire qui accélère la nuit, où les fictions s’entrecroisent, se télescopent, s’enrichissent mutuellement. Tout est affaire de décor suggère le titre de ce projet curatorial monographique, en reprenant les premiers mots de la chanson de Léo Ferré, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, adaptée en 1961 du poème d’Aragon, Bierstube Magie allemande (Le Roman inachevé, 1956). Le terrain sur lequel nous entraine Pierre Ardouvin est foncièrement instable, les œuvres fonctionnent comme des catalyseurs de récits, entre le quotidien, le prosaïque, les courants de basse tension de l’inconscient collectif, le souffle de la science-fiction et les rumeurs de la « Grande Histoire ». Horizon multicolore, illusoire et syncopé, sous le sceau d’une extinction imminente, le clignotement hystérique d’une enseigne foraine envoie ses appels au loin. Chahuté, illisible, le message se fige furtivement : Bonne nuit les petits. A travers le titre de cette émission culte qui a marqué tant d’enfances, l’imaginaire de la télévision s’invite dans l’exposition et le crépitement électrique de l’Eclair (2007) se répercutant à travers l’espace pourrait rappeler la neige cathodique.

La nuit qui nous enveloppe est lourde de déchirures et de cataclysmes silencieux, inexorables – telle cette Tempête (2011) qui laisse échoir un arbre aux racines encore mêlées de terre sur un fauteuil de salon – , des douleurs oubliées – telle cette énorme dent de sagesse attachée à une balançoire qui évoque une enfance soumise à l’arrachement, Ohlala (2013) – , des mauvais présages – telle cette masse sombre qui étire sa silhouette minimaliste de planeur volant bas, au ras du sol, opaque, au cœur de l’exposition, Bettina (2016), du nom de l’opération qui a semé la mort dans le maquis du Vercors pendant la Deuxième Guerre Mondiale – , enfin des petits feux de camp – telles ces âtres qui se lovent dangereusement dans des cagettes en bois, Petit feu (2006) ou près des jerricans, Suspense (2006), autant de foyers de résistance où pourrait résonner silencieusement la voix de René Char dans les Feuillets d’Hypnos : les cendres du froid sont dans le feu qui chante le refus. Cette nuit enfin est placée sous le signe de trois constellations immuables, Perpetuum mobile 1, 2, 3 (2016). Attachés à de solides barres d’acier, suspendus par les câbles dans les hauteurs, de vénérables meubles, massifs et encombrants, déploient sur les parois, de par leur lente révolution, un véritable théâtre d’ombres. Pierre Ardouvin conjugue dans ces pièces le fracas bruitiste charrié par le titre d’une chanson du groupe expérimental Einstuerzende Neubauten, la rage jubilatoire d’une explosion figée par Antonioni dans son film, Zabriskie Point et la mécanique des sphères célestes veillant sur un monde sens dessus-dessous. La série des Ecrans de veille (2016) multiplie les ouvertures factices, autant de fenêtres vers un extérieur qui vacille. Les images se dédoublent suivant un axe vertical. Les gouffres de la normalité se creusent, des grottes et des cataractes exhibent leur béance, les torrents souterrains et la houle invoquent le débordement. L’artiste soigne minutieusement les raccords entre les pans du paysage, ces points d’accroche par lesquels la contamination opère, où le renversement devient effectif et emporte nos repères.

Confortablement assis dans les fauteuils en velours rouge, dans les gradins de Au théâtre ce soir (2006), nous sommes les agents qui activent un ultime et vital renversement des perspectives. Spectateurs des multiples trajectoires auxquelles l’exposition encourage, notre lecture de l’espace désormais cadré, est détournée, augmentée, irrémédiablement brouillée par une nécessaire prise en compte du temps, de la durée, des rythmes, des creux et des polarisations subites. Tout est affaire de décor. L’exposition assume pleinement sa vocation de dispositif scénique global, zone d’ambiguïté hantée par un imaginaire à la fois plastique, télévisuel et théâtral, environnement immersif propice aux rêves lucides.

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Commissariat : Alexia Fabre et Frank Lamy, MAC/ VAL, 16 avril – 4 septembre 2016

 

 


Crédits photos : Marc Domage

Publié le 31/08/2016